Interview avec Imre Toth

Imre Toth

Asia Development Director @Metalis Group

Lille 93, Imre fait partie des pionniers des parcours Franco-Chinois, à l’université de Beihang (Pékin). Depuis son passage, des double diplômes ont été créés et chaque année, environ 20 Gadz’Arts partent terminer leurs études pour 18 mois en Chine.

Imre, cela fait maintenant plus de 20 ans que tu travailles en Chine avec, au départ de tout cela, le choix d’un parcours particulier… Peux-tu nous en dire un peu plus sur ton parcours avec les Arts et Métiers ?

J’ai toujours beaucoup apprécié voyager et découvrir d’autres cultures. Au bureau des Arts à Lille je m’occupais de l’association BEST (Board of European Students of Technology), et représentait l’école en Europe.
Lorsque j’ai appris qu’il était possible de réaliser son projet de fin d’étude (PFE) en Chine, j’ai tout fait pour être sélectionné : Je suis allé l’été suivant à Pékin apprendre des bribes de Chinois, et surtout je me suis inscrit dans la section métallurgie pour être avec le professeur en charge de l’échange avec l’université d’aéronautique de Pékin BEIHANG. Ce programme d’échange venait de débuter l’année précédente.

A cette époque, le choix de la Chine était peut-être différent d’aujourd’hui, pourquoi as-tu fait ce choix ? Qu’est-ce qui t’a poussé à rester en Chine depuis ce temps-là ?

Avec BEST je suis allé à la découverte des pays d’Europe de l’Est, et étais fasciné par la soif d’apprendre et d’entreprendre des Hongrois ou des Lettons. Lors de nos rencontres, ils voulaient tout savoir sur notre économie, notre organisation politique, comment lancer une entreprise ! C’était tellement enthousiasmant comparé à notre attentisme français, et notre art parfait de se plaindre !

La Chine était en 1995 encore un pays très obscur pour la plupart d’entre nous, tout y était à découvrir ! Rien de plus attirant pour moi, d’autant que le ‘risque’ potentiel me paraissait faible : partir juste quelques mois pour un PFE…

Cette découverte a largement dépassé mes attentes ! A l’université de BEIHANG nous étions 60 étrangers, dont 40 coréens, pour 6,000 élèves chinois ! Autant dire que tous les étudiants intéressés par l’étranger nous submergeaient de questions… Leur curiosité, associée à une totale ignorance de toute forme de culture occidentale était fascinante !
Si je devais citer deux facteurs majeurs qui m’ont fait rester si longtemps, ce serait la culture et les opportunités innombrables de business !

Coté culture, je lisais beaucoup, et profitais de chaque week-end ou vacances pour découvrir ce pays, souvent en entrainant à l’aventure mes amis chinois. Trains bondés, bus interminables, et découvertes de villages superbes comme Guilin, Lijiang, Xiahe, Xidi…
Tous sont devenus des spots touristiques incontournables, et du coup … défigurés en ‘Disney land’ par les millions de touristes chinois. Par exemple on montait à pied au sommet des montagnes sacrées, en dormant dans les temples. Rencontres merveilleuses, paysages superbes… Aujourd’hui un téléphérique, voir un ascenseur mène les groupes en haut, qui suivent leur guide hurlant dans un haut-parleur…

Et cette ‘land of opportunities’ est le fruit d’une volonté effrénée de tout un peuple de se développer, de ‘rattraper le temps perdu’, de tenter des business, de se relever si cela ne marche pas et de recommencer. Pour un étranger, il était possible d’accéder à des postes à responsabilités bien plus importants que ce que l’on pourrait imaginer en France, et d’avoir une autonomie d’action inégalée.

Si je devais citer 2 facteurs majeurs qui m’ont fait rester si longtemps, ce serait la culture et les opportunités innombrables de business !

Comment as-tu trouvé ton 1er job en Chine ?

Souhaitant rester en Chine, j’ai pris mon bâton de pèlerin, et j’ai frappé à des centaines de portes ! A l’époque la majorité des boîtes étrangères avaient leurs bureaux dans la même rue ! Alors avec ou sans rendez-vous, je tentais de rencontrer un maximum de personnes !
Il me semble que le process est toujours le même aujourd’hui :
– Avoir ‘une tête bien faite’ et pour cela je pense que la formation des Arts est bien : elle donne de bons fondements,
– Faire du networking avec un maximum de personnes,
– Avoir de la Chance.
J’ai ainsi trouvé mon premier emploi chez Airbus Chine grâce a une ancienne copine de collège, rencontrée sur une terrasse de café. Elle travaillait chez Airbus et m’a dit qu’un poste était ouvert au support après-vente. Or le patron du support avait comme meilleur ami le CEO de Lafarge, un Gad’zart, que je rencontrais à tous les dîner Arts et Métiers de Pékin…

Toi qui connais maintenant bien ce pays, quelle vision as-tu de la Chine ? Quels ont pu être les changements que tu as observés durant ces 20 dernières années ?

Vaste sujet, et je risque de dire des banalités !
C’est un pays de la taille d’un continent, donc il est délicat de parler d’une Chine.

De façon macro, le développement du pays a été spectaculaire, et remarquablement bien géré. Bien sûr tout n’est pas parfait, des abus existent, la corruption est toujours présente, mais sortir tant de millions de personnes de la pauvreté en 30 ans est remarquable.

La transformation actuelle de l’usine du monde à bas coût vers un centre de R&D à haute valeur ajoutée est tout aussi impressionnante. La Chine est à la pointe de la recherche pour les véhicules électriques, l’économie, internet, et bien d’autres sujets.
Des dérives sont toujours observables, comme celle du pouvoir autocratique, fort inquiétante sur le long terme. La ‘sécurisation’ du pays fait aussi peur : on est tout à fait dans 1984 d’Orwell.
Des challenges de ressources existent aussi comme celle de l’eau ; la santé avec une couverture sociale faible, des hôpitaux submergés, et une population vieillissante ; l’éducation – tellement compétitive, basée sur la capacité à reproduire, et non à comprendre et interpréter une opinion…

Tu aurais quelques anecdotes ?

– La pollution de l’air s’est bien améliorée en 20 ans (cela n’engage que moi !) En 1995 à Pékin, tout le monde se chauffait avec des poêles à charbon, brûlant des briques de lignites amenée dans les Hutong sur des tricycles. Pékin était couvert d’un nuage de poussière gris et une odeur assez désagréable. Vous ne pourrez me contredire, car les mesures de pollution ne sont autorisées que depuis 2013 ! Toutefois à cette époque comme aujourd’hui, c’était globalement supportable car il y avait beaucoup de vent, 200 jours par an, qui permettait de chasser toute cette pollution vers le Japon ! Ne croyez donc pas les journaux à la lettre. Ils ne vous montrent que les jours atteignant des pics, qui hélas existent quand même.
– Les tenues vestimentaires sont devenues en quelques années de franchement « plouc » – il était chic de laisser les étiquettes des costumes bien apparentes sur les manches – vers un style globalement très chic. Au grand plaisir des grandes marques du luxe !
– Le circulation a subi une évolution majeure, passant de chauffards conduisant des pots de yaourts bruyants et dangereux, pour qui un feu était au mieux une indication de ralentir, vers un parc de véhicules ultra modernes, à moitié électriques dans les grandes villes, et très « calme » (merci les cameras à chaque croisement)
– On est passé du téléphone fixe de rue ou à la réception du building, avec un opérateur qui hurlait le nom de la personne recherchée (notre cas à Beihang en 1995…) vers les mobiles phones.
– Le cash a aussi disparu ! Je me souviens avoir acheté une voiture en cash, avec comme plus grosse coupure 100RMB : on entrait tranquillement chez le concessionnaire avec un sac à dos plein de liasses de 10,000RMB ! Avec l’avènement des payements dématérialisés, cela fait près d’un an que je n’utilise plus de cash !

Je pourrais aussi citer quelques exemples de choses qui ne changent pas :
– Le culte de l’argent est toujours aussi omniprésent : je dis souvent que c’est la seule religion qui subsiste !
– L’ancrage familial, avec un devoir filial qui semble immuable au regard des évolutions de la société. Je trouve cela parfois déconnecté de toute raison.

Je suis surpris que la Chine ne soit pas une des destinations les plus prisées.

Tu es donc arrivé en Chine à Pékin à la fin des années 90. Plus de 20 ans après, des jeunes Gadz’Arts français s’envolent encore pour Pékin, mais aussi Shanghai, Nanjing, Harbin ou encore Chongqing et des jeunes chinois vers Boquette (Angers) pour des doubles diplômes… Qu’est-ce que cela t’inspire ?

Je trouve cela super !
Je suis seulement surpris que la Chine ne soit pas une des destinations les plus prisées. Il y a toujours tellement de potentiel en Chine, et les entreprises chinoises sont présentes dans le monde entier. Il me semble que l’expérience en vaut vraiment la chandelle !
Je comprends que la décision du double diplôme soit compliquée, ce choix devant se faire dès la 1ère année d’école, contrairement aux autres destinations pouvant être choisies en 2ème année. C’est sans doute une des limitations.

Depuis plusieurs années maintenant, l’école des Arts et Métiers a été reconnue comme acteur académique majeur sur le plan industrie du futur en France. L’industrie du futur constituera aussi le thème principal de Congrès. Quel travail effectues-tu aujourd’hui et quelle est l’importance de l’industrie du futur dans ce dernier ?

Je gère l’activité asiatique d’une société française réalisant des connecteurs pour le monde automobile. Nous découpons du métal, et injectons du plastique en somme !
L’industrie du futur est essentielle pour nous :
La première étape est l’automatisation des process de production : on remplace des dizaines d’ouvriers par des robots pour gagner en efficacité et précision. Cela permet de maîtriser la masse salariale dans un pays où tous les salaires galopent tous les ans, et où les ouvriers « migrants » reviennent de moins en moins après le nouvel an Chinois. On a désormais du mal à trouver des employés !
La seconde étape à venir est de bourrer nos machines et nos moules de capteurs en tous genres (température, vibration, etc) et de mesurer les dimensions des pièces produites par caméra en sortie de ligne. On laisse alors une AI mouliner des gigas de données pour déterminer des corrélations et établir une maintenance prédictive. On pense ainsi pouvoir gagner près de 10% d’efficacité supplémentaire.

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